"Quand l’épidémie inspirait Ramuz"
Le Temps,11 avril 2020,
article de JULIEN
BURRI
 |
(Classic Image/Alamy Stock Photo) |
En 1919, Charles Ferdinand Ramuz
imaginait, dans Les Signes parmi nous, une épidémie qui décimait la Suisse
romande. Avec Daniel Maggetti, directeur du Centre des littératures en Suisse
romande, retour sur un livre phare qui sonne aujourd’hui comme un appel à rester
confiants.
Fausses nouvelles et théories du complot, hommes foudroyés,
angoisse galopante…
Le roman Les Signes parmi nous, que Charles Ferdinand
Ramuz publie en 1919, raconte déjà une épidémie et ses conséquences en Suisse
romande. Le colporteur Caille parcourt les villages pour annoncer la fin du
monde et certains croient au début de l’apocalypse. Daniel Maggetti, professeur
à l’Université de Lausanne et directeur du Centre des littératures en Suisse
romande, revient sur ce chef-d'œuvre visionnaire, écrit alors que sévissait la
grippe espagnole et que venait de prendre fin la Première Guerre
mondiale.
Les Signes parmi nous entre en écho avec la situation que nous
vivons. Comment relisez-vous ce livre aujourd’hui ? C’est troublant. Malgré
l’arsenal mis à notre disposition pour comprendre et disséquer la crise, nous
nous retrouvons aussi démunis que les personnages qu’inventait Ramuz. […]. La société a évolué, la médecine a progressé… mais les conséquences
matérielles, pratiques, des mesures qui sont prises fragilisent tout autant les
individus qu’il y a cent ans.
Les personnages des Signes parmi nous cherchent à donner un sens au mal qui frappe la société dans laquelle ils
vivent. Quel est le message de ce roman ? Les personnages essaient de répondre
à la brutalité des morts qui se multiplient en tentant de leur trouver une
explication. Les Signes parmi nous raconte le conflit des interprétations
possibles. Le texte fait largement écho à l’apocalypse biblique, mais Ramuz se
distancie de la lecture littérale de la Bible : elle apparaît comme un point de
vue sur le monde, parmi d’autres, et n’a pas un statut de vérité.
Il est
humain, lorsque des événements nous affectent, de chercher à les interpréter en
les inscrivant dans une vision globale. Nous y répondons tous de façons
différentes, parfois en passant à côté de la vérité, parfois en tombant juste.[…]
La possibilité de l’effondrement généralisé fascinait-elle Ramuz ? Dans
son roman Présence de la mort, en 1922, plus apocalyptique encore, le Soleil se
rapproche de la Terre. C’est une fin du monde programmée, presque de la
science-fiction, avec la mise en scène d’une série de drames symptomatiques de
la destruction du vivre-ensemble. La Guérison des maladies (1917) et Le Règne
de l’esprit malin (1914) étaient davantage liés à des événements surnaturels
d’ordre mystique. Dans le premier, une jeune fille possède des pouvoirs
thaumaturgiques ; dans le second, une incarnation du diable arrive dans un
village. Le point commun entre ces textes, c’est qu’ils explorent ce qui se
passe lorsqu’une société est bouleversée et menacée. […]
[Ramuz] a-t-il été personnellement touché par l’épidémie de grippe
espagnole ?
Marguerite Bovon, l’épouse de son frère, à laquelle il était très
lié, meurt à la suite de la maladie. Rappelons aussi que l’Histoire
du soldat, fruit de sa collaboration avec Stravinsky, n’est jouée qu’une
fois: à cause de l’épidémie, le théâtre ferme après la première représentation,
le 28 septembre 1918. Cela évoque la situation de nos théâtres
aujourd’hui…
La peur et les menaces invisibles semblent un thème majeur chez
lui…
Ramuz est très sensible à l’angoisse de la finitude, oui. Il ne croit
pas à une vie après la mort, et les circonstances d’une épidémie augmentent la
crainte de voir la fin arriver. Il montre à quel point les hommes sont démunis
face à ce sentiment, quels que soient leur milieu social ou leur expérience… Il
y revient dans des œuvres plus tardives, comme La Grande Peur dans la montagne,
où le confinement touche un alpage maudit, Derborence, qui raconte une
catastrophe naturelle, ou Si le soleil ne revenait pas, qui met en scène la
crainte de la fin du monde dans un village valaisan.
Pourquoi Les Signes
parmi nous paraît-il toujours novateur, un siècle plus tard ? Ramuz
transforme la manière de concevoir et de composer un roman. Il ne procède pas
selon une narration traditionnelle et linéaire, mais juxtapose des scènes, des "tableaux"; il use de l’ellipse, s’intéresse à la simultanéité des perceptions
entre tous ses personnages. Le lecteur ne suit pas un héros mais découvre une
société, de l’ouvrier au notable, du vagabond au paysan… Tout le monde est
confronté à la peur et à la mort.
En 1905, Ramuz disait que le roman devait
être un poème. Avec Les Signes parmi nous, il manifeste de nouveau sa volonté
de décloisonner les genres, et accentue certains traits heurtés de son
style.
Au cœur de la catastrophe que raconte Ramuz, la nature est très
présente et commence à "parler" aux hommes…
En effet, le roman dépeint une
relation particulière de l’homme à la nature, au moment où le monde semble
basculer. Salutation paysanne, deux ans plus tard, mettra aussi en évidence le
rapport d’échange et de perméabilité entre les éléments naturels et les hommes.
On songe parfois à une sorte d’"animisme", même si ce terme n’appartient pas au
lexique ramuzien. L’univers est doté d’une force première de vie qui se
communique aux hommes, et il y a un échange vital entre eux et lui.
A la fin,
la crise s’avère aussi passagère qu’un orage. Ramuz nous invite-t-il à rester
confiants ? Le livre se termine sur le rendez-vous d’un couple d’amoureux, qui
apparaît comme une marque d’espoir chez un auteur par ailleurs peu optimiste! Il
reste une lueur, la catastrophe était une parenthèse, et non la destruction
finale de l’humanité. ■

Les Signes parmi nous est paru en poche chez Zoé en
novembre 2019.
Nous remercions Philippe de Koster pour nous avoir fourni ce document.